Le sort de l’orthographe …

Il ne s’agit pas ici du devenir de l’orthographe mais du sort qu’il faut lui réserver !

Une étude informelle menée de longue date révèle à quel point l’orthographe est le support d’un fantasme extraordinaire dans l’inconscient collectif.

L’étude aurait pu débuter le jour où, sur le canapé rouge d’une émission dominicale fort bien menée, un célèbre académicien, peut-être le plus célèbre, répondait à la question suivante : « Et l’orthographe ? C’est très important dans votre position ? » On devinait que la question, touchante, émanait de quelqu’un qui, en la matière, doutait à chaque paragraphe. La réponse dont on se souvient fut extraordinaire : « Absolument pas, ça n’a aucune importance, c’est une pédanterie de l’aristocratie du XVIII siècle … Les éditeurs sont là pour rectifier ce qui doit l’être sur ce plan … »

Edifiant, n’est-ce pas ?

C’est la vérité. En dehors de ceux dont c’est la charge (les secrétaires notamment, et il en reste plus qu’on ne l’imagine !) de quelques spécialistes amoureux transis, des professeurs de français (et encore, pas tous !), et de certains élèves qu’on met en avant dès que possible pour en faire des exemples, ou qu’on pousse, voire qu’on exhibe, dans des concours, tout le monde fait des fautes, naturellement (80 % d’entre nous, pour tout dire !).

Ne nous méprenons pas. Un texte correctement orthographié est nécessaire et indispensable à la crédibilité de son information. Cependant, combien d’entre les millions de travailleurs quotidiens ont à produire des textes différents, même courts, chaque jour ?

Avons-nous oublié que cette matière si spécifique occupait il n’y a pas si longtemps des matinées entières. Avons-nous oublié que ce couperet venait immédiatement après celui de la belle et très codifiée écriture cursive ? Que tout ceci vaut-il à présent, à l’heure du clavier et du correcteur automatique d’orthographe ? Les faits ? Que nous disent les faits ?

Parmi les plus prompts à dégainer, seul un petit pourcentage sont véritablement des experts. Et, avez-vous remarqué, ceux-là n’ont aucun scrupule à vous faire sentir qu’ils occupent une marche très supérieure à la vôtre. Peu importe la qualité de votre réflexion, de vos arguments, vos fautes d’orthographe disent de vous que vous n’apparteniez pas à ces cellules où l’on ne transigeait jamais avec cet héritage de l’excellence à la française. Votre orthographe parle de vous, contre vous. Elle dit votre enfance, votre milieu, votre attitude en classe, lors de vos devoirs à la maison, elle dit votre capacité à croiser les paramètres, à rassembler, à échelonner les multiples étages des régles, des exceptions, des C.O.D. placés avant. Elle parle de votre concentration sur l’instant, de votre aptitude au doute, elle dit votre assurance. Les autres, les autres entretiennent parfois l’illusion car, en définitive, ils n’écrivent jamais que les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes tournures dans l’exercice de leur profession. Il faut écrire tous les jours pour réaliser combien il est facile de tomber dans tel ou tel piège qu’aiment tendre les règles de notre belle langue ; belle, mais difficile.

Pour nombre d’élèves, l’orthographe est une censure à l’expression. Si l’on écrit avec des fautes, mieux vaut ne pas écrire. C’est courir le risque d’un retour négatif contre lequel aucun effort envisageable à cet âge n’est possible, compte tenu de la charge générale de travail. C’est une des idées inconscientes les mieux partagées dans les classes. Des compromis existent : les uns n’emploient que les mots, les conjugaisons, les tournures qu’ils maîtrisent le mieux, qui ont fait leurs preuves. Et l’on tend alors vers l’uniformisation du langage et la promotion des codes paralèlles, de type SMS.

La maîtrise parfaite de l’orthographe, naturelle et immédiate, est une illusion. La concentration qu’elle requiert est presque contradictoire avec l’élan premier de l’écriture spontanée. On pourrait presque parler de facteur castrateur sur le long terme.

Une des preuves les plus probantes du fantasme orthographique est l’imagination illimitée des élèves à l’oeuvre. Voyons déjà comment ils en viennent à conjuguer par écrit des verbes qu’ils n’ont jamais entendus prononcés ainsi par ailleurs ! Où ont-ils attrapé : « Je venas chez mon copain. », ou « Tu courras dans le jardin quand t’été tombé. » ? Convenons-en, jamais ils ne parleraient comme cela. Mais pourtant, ils l’écrivent. L’orthographe est loin d’eux. Elle est tellement devenue une abstraction pour certains qu’ils n’ont plus le reflexe naturel de se dire « Je vais l’écrire comme je le dirais. » Imaginez alors lorsque l’orthographe ne permet aucune distinction à l’oral ?

L’orthographe est très importante. Il faut promouvoir celle qui participe de l’usage courant et commander la prudence quant aux particularités. L’orthographe est un lien unificateur entre les êtres partageant la même langue. Mais, de grâce, n’en faisons plus un préalable incompressible à toute expression écrite. Les élèves doivent écrire, et écrire encore. Ils doivent comprendre que cette matière qu’ils créent est plus importante que la manière dont elle est écrite. Elle est plus importante car elle précède tout. Sans matière, pas de travail possible, ni sur la langue ni sur les idées ni sur les formes. Car enfin, puisqu’elle existe, il sera toujours temps de la corriger, de l’améliorer, de l’enrichir ou de l’éclaicir, de la peaufiner même. Il faut bien quelque chose à pétrir ?

Mais l’époque n’y est plus ? C’est peut-être vrai. Nous aimons tous les belles photos, et nous avons des appareils qui nous épargnent d’apprendre ce qu’est une focale, une profondeur de champ ou une vitesse d’obturation. Alors ne devons-nous pas reconsidérer ce problème de l’orthographe ?

Les meilleurs spécialistes sont dans les salles de rédaction, dans les maisons d’édition et dans les ministères. Tout ceux qui publient pour être lus par des lecteurs qu’ils ne connaissent pas s’y reprennent à plusieurs reprises avant d’envoyer leurs rapports ou leurs commentaires. Des fautes, il y en a dans cet article, il y en a sur ce blog, même si elles sont traquées avec soin. Ôtons de la tête des élèves qu’ils doivent produire des textes parfaits ou presque, du premier coup. Ôtons-leur de l’esprit l’orthographe spontanée et fluide. Encourageons-les plutôt à produire des textes, quels qu’ils soient, apprenons-leur la patience, la relecture et l’indulgence. Il est vrai que l’orthographe a, par le passé, contribué par son exigence à la concision des textes. Ce temps est révolu. Car nous ne sommes plus en mesure de nous priver des idées qui sommeillent chez tous ceux qui, n’osant pas prendre la parole, s’autocensurent par manque de confiance orthographique.

Faites un test avec un élève. Dites-lui de vous écrire une histoire, puis dites-lui de vous dicter une histoire …

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4 réflexions au sujet de « Le sort de l’orthographe … »

    • Merci de votre commentaire Eymas. Il aura fallu presque quatre mois pour que cette faute malicieusement distillée soit remarquée. Auriez-vous l’obligeance de me livrer un sentiment plus complet au sujet de cet article ? D’avance, je vous en remercie. Et les autres ? Vous ont-elles échappé ? Le texte, et peut-être le blog entier a-t-il perdu de sa crédibilité à vos yeux ? J’ai hâte de vous lire à ce sujet !

  1. quand j’étais en 4e au Collège Herriot, de la Roche sur yon, j’avais un jeu avec mes potes qui consistait à se transmettre des messages en faisant le plus de fautes possible à chaque mot. Cela pouvait donner quelque chose du genre: « ken gétè an katrillaime o kolaige érieau deu lha rauchssurillon, javè ein jheu havaique mé potte … » Ca nous faisait vraiment marrer, Il y avait une forme de transgression volontaire qui me semblait vraiment sympa à l’époque. il est vrai que je lisais des tas de livres à l’époque, mais pas ceux qui étaient au programme. Cela je les trouvaient chiants. Des BDs des mangas, des magazines, etc… on faisaient des jeux de roles sur papier aussi quand on se faisait chier en cours de maths. que ce soit au brevet ou au bac, les pires notes que j’ai pu avoir (après les maths bien sur…) c’etait en français. mais la je m’égare… Là où je voulais en venir c’est que même si je n’ai lu quasiment aucun classique, j’ai cette phobie de l’écriture sms. j’admets le fait que tout le monde fait des fautes, mais il y a un minimum de maitrise du code à acquérir. la langue française n’est pas phonétique, et même si le style n’es pas des plus élégant, j’ai la conviction qu’il faut soigner l’orthographe. J’ai même l’impression que les élèves tendent à accorder plus d’importance à leur apparence vestimentaire qu’à structurer leur pensée. Or, la langue, l’orthographe est quelque chose de bien moins mouvant que la mode, et doit, selon moi s’imposer à chacun. c’est important de rester exigeant quant à la manière dont on écrit, même si cela peut sembler une forme de ségrégation. il faut défendre l’orthographe et ne pas la simplifier, car cela conduit à « novlanguiser » l’esprit des jeunes : ca en fait les rend stupides. mais je suis d’accord avec toi : on fait tous des fautes, (yen a une dans cette ligne déjà et certainement dans ce commentaire) mais le fait de devoir se relire pour vérifier l’orthographe, est un moyen de corriger son message et de le rendre mieux compréhensible pour celui qui le lira, mais aussi de se remettre en question : Ne suis je pas en train d’écrire des conneries? est ce que j’assume réellement ce que je publie? avec internet et des médias de masse, le fait de soigner son orthographe, meme si cela peut paraitre ringard constitue pour moi un gage de fiabilité et montre que l’auteur du message a pris le temps de l’écrire et de le corriger, et qu’il ne s’agit pas d’une parole en l’air. c’est un gage de crédibilité et de respect du lecteur.
    Mon prof de français nous a dit une chose que j’ai toujours gardé à l’esprit : « il faut lire, c’est important. par contre, si tu prends un livre et qu’au bout de la dixième page, tu trouve ça intéressant, arrête, et prend un bouquin qui te plaira. ce qui est important au final, c’est de lire ». S’approprier le savoir de manière active, c’est ça l’important. La maitrise de l’orthographe s’acquiert aussi par l’habitude de lire, et de s’exprimer par écrit.

    • Merci pour ton commentaire Clément. Pour l’enseigner actuellement, je pense que certaines règles sont devenues de véritables incongruités, voire des freins à l’expression. Regarde donc la règle qui régit le mot « demi » : il est globalement invariable et ne s’accorde que très rarement et lorsqu’il s’accorde, il ne s’accorde qu’en genre et jamais en nombre ! S’il y a eu un sens, des raisons à ceci, ils sont devenus trop obscurs pour être intelligibles par un élève de collège (alors que cette règle devrait être vue en primaire) qui a vu le temps consacré à cette matière sensible décroître de décennies en décennies, je dirai même, d’heure en heure ! Je vois des élèves qui ont du vocabulaire et qui renonce à l’écrire tant ils doutent de leur orthographe et que le doute rompt le fil de leur pensée et de leur discours ! Les anglo-saxons font un meilleur commerce que nous parce qu’ils n’utilisent pas d’accent ! Notre orthographe ne sert plus notre langue, elle dessert son expression. Voyez dans les livres le nombre incalculable des exceptions à la règle du doublement des consonnes entre deux voyelles ! Mais le débat est ouvert. Si c’est important, redonnons du temps à cet apprentissage, si cela ne l’est pas simplifions… Personnellement, je pense que quelques aménagements ne seraient pas du luxe pour redonner un peu de vigueur à l’expression française !

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