L’objectif des « Objectifs »

Les objectifs sont en général la première étape d’un soutien bien organisé. Néanmoins, la quantité et la nature même des objectifs mis en place sont parfois un obstacle à une première nécessité : installer des limites simples, peu nombreuses, visibles et atteignables par l’élève. Prenons comme fil conducteur une phrase régulièrement entendue. Un objectif courant est du type : « On vise la moyenne dans un premier temps. » En y regardant de plus près, cet objectif comporte en lui-même plusieurs paramètres : d’abord qui est ce « on » ? Qui est ce « on » impersonnel et subversif ? Est-ce la famille, le couple parent(s)/enfant, le trio parent(s)/enfant/professeur, le couple enfant/soutien etc. ? Ce « on » qui peut représenter tout le monde ne représente en réalité personne, il faut le bannir. Amener l’élève à formuler un « je » est une première étape. Il doit s’approprier l’objectif. On a observé de spectaculaires redressements au moment où un élève n’émargeant qu’autour d’un huit de moyenne générale s’est imposé à lui-même un onze, obtenu un douze, quand on le menaçait de privation de sortie au-dessous d’un treize ! Et onze était déjà mieux que huit !

Revenons à notre phrase : « On vise la moyenne dans un premier temps. » D’abord « viser » n’est pas « atteindre ». Attention aux mots. Viser n’est qu’une demi-action qui n’engage pas à bouger de sa place. C’est une prétention à atteindre, et il est facile de prétendre. Viser une bonne moyenne peut rester un voeu pieux. Atteindre, c’est un objectif dont on peut constater l’aboutissement rapidement. On a souvent entendu des élèves « viser » un résultat et faire le constat serein qu’ils ne sont pas parvenus à atteindre ce qu’ils visaient, sans qu’on puisse le leur reprocher, puisqu’ils ont effectivement « visé » (expérience vécue).

De plus, atteindre « la moyenne » lorsqu’on part de très loin peut déjà être un objectif insurmontable en soi. Un élève en très grande difficulté peut être submergé par l’effort que représente l’engagement de passer d’un cinq ou d’un sept à un dix.

L’objectif du résultat, d’une manière générale, est souvent un leurre. Il doit être remplacé par un objectif d’implication, de comportement, quoiqu’il en soit, un mouvement qui soit une impulsion de l’élève lui-même. Le résultat est dépendant d’un tas de paramètres situés dans le … futur. Lorsqu’un élève s’engage à atteindre un objectif, il doit pouvoir constater lui-même qu’il est en train d’atteindre cet objectif. Les résultats de notes ne sont pas immédiats après l’effort fourni. L’engagement d’être à la table de travail, par exemple, est plus facile à remplir. Etre à la table de travail est de surcroît un préalable à l’obtention de « résultats ». Là encore, retrouver l’ordre des actions à faire, c’est retrouver du sens !

Revenons à notre fameuse phrase : « On vise la moyenne dans un premier temps. » Combien de temps ce « premier temps » est-il censé durer ? Après quelle durée l’élève ne serait-il plus en accord avec l’objectif ? Les objectifs de temps doivent être tangibles, précis et très courts en cas de grande difficulté. Ce peut être même : « Avant la fin de la semaine, demain ou même cet après-midi. » lorsq’il s’agit de présence au travail, de comportement adapté, d’attitude positive. Mais pour ce faire,  cet objectif doit se satisfaire de lui-même. Etre là. Ne pas dire. Dire. Ce sont parfois les tous premiers objectifs que l’élève doit atteindre et dont il doit se contenter.

L’exemple probant demeure les leçons à apprendre. Convenir simplement avec l’élève de lire son cours plutôt que de l’apprendre est un bon objectif. Et c’est le cas, car en pensant qu’il est plus « facile » de lire que d’apprendre, l’élève atteint aisément son objectif. Il a lu. Or nous savons qu’il reste toujours quelque chose d’une lecture répétée. C’est physiologique. Lire et relire est effectivement facile, mais c’est souvent ce que se contentent de faire les élèves qui obtiennent de bons résultats. « J’écoute le cours et je le relis plusieurs fois, c’est tout. » Apprendre n’est rien d’autre ! Présenter l’assimilation de connaissances sous cet angle peut permettre de débloquer des situations pesantes. Définir l’objectif en fonction des appréhensions de l’élève semble incontournable.

Attention ! Mettre des objectifs n’est pas contraindre. L’objectif des « Objectifs » reste avant tout de poser des limites, de rassurer, de redonner confiance en soi. Il s’agit presque d’agir comme avec les nourrissons : un pas après l’autre. Repensez à ces mobiles qui surplombent les tapis d’éveil des bébés. C’est centimètre après centimètre qu’un progrès se constate. Et personne ne doute que le mobile sera atteint, tôt ou tard !Il faut du temps.

L’urgence se lit aussi, parfois, dans des objectifs mal posés. Celui qui propose l’objectif doit appréhender comment l’élève qui y souscrira envisage l’effort nécessaire. Pour le dire autrement, lorsque l’élève convaincu par le processus atteint son objectif de comportement, d’attitude, de connaissance ou autre, il doit s’exclamer « C’est trop facile ! » Là, c’est un bon début ! Cela signifie que l’élève peut constater son succès et qu’il peut repartir vaquer à ses occupations. L’erreur souvent relevée est la mise en place immédiate d’un autre objectif. Cela a pour conséquence de créer un infini et un enchaînement systématique des efforts. L’élève doit pouvoir vivre des périodes suffisament longues avec sa réussite pour que ce sentiment s’ancre en lui. Si son succès est immédiatement et systématiquement remis en cause par un autre challenge, c’est l’épuisement.

Par ailleurs, un des autres obstacles aux « Objectifs » est souvent de faire prendre conscience à l’élève et à ses parents de son véritable niveau. Son véritable niveau n’étant pas toujours explicitement celui transcrit par les résultats et les appréciations obtenus, que ce soit positivement ou négativement.

Et c’est là tout l’immense paradoxe. Le véritable niveau d’un élève en difficulté peut être supérieur aux objectifs qu’on lui impose ! Il peut donc aussi « rechigner » au travail scolaire parce qu’il ne se sent pas valorisé par une tâche qui lui semble trop aisée ou indigne de lui, préjudiciable à l’image qu’il entretient. (C’est d’ailleurs une explication parfois évoquée pour les « décrochages » : l’élève est rebuté par un travail qu’il ressent comme infantilisant, donc régressif. Notamment lors des sempiternelles révisions de début d’année en collège, révisions qui donnent souvent l’illusion de la facilité et engendrent le désintérêt. Lui veut grandir. Il se détourne donc et ne parvient pas à reprendre à temps, souvent parce qu’il « succombe » à d’autres stimulations que son esprit réclame. Cela peut être les copains, les jeux, le sport. Un déséquilibre s’installe et l’élève ne parvient pas à reprendre le fil lorsque le nouvel apprentissage survient.)

Un élève volontaire et ambitieux peut s’être également imposé des objectifs qu’il pourrait atteindre pour peu qu’il accepte d’emprunter les marches précédentes qui y conduisent. On peut tenter d’apporter tout le soutien qu’on veut à un élève qui se surestime, ce qui est rare, ou qui est surestimé, ce qui arrive plus souvent, rien n’y fera. Etre lucide permet de prendre les bonnes décisions et permet souvent d’aller plus loin qu’on l’aurait imaginé.

Soutenir scolairement en proposant des objectifs auxquels l’élève souscrit, c’est très bien. Entendre et admettre les objectifs que l’élève lui-même envisage, c’est encore mieux. On est parfois totalement surpris de découvrir qu’un élève qui a le choix de ses objectifs, responsabilisé donc, finit par convenir de lui-même à des options supérieures que celles auxquelles on souhait le voir adhérer. Dans tous les cas, cela revient donc, implicitement ou explicitement, à trouver un accord sur un état des lieux lucide et juste, tant au niveau des motivations de l’élève, que de l’image qu’il construit de lui-même. Il convient ensuite de définir quelle est la marche suivante, et simplement, uniquement, celle-ci.

Ne dit-on pas que le mieux est l’ennemi du bien ? Et pour finir voici une formidable citation de Paul Watzlawick : « En nous efforçant d’atteindre l’inaccessible, nous rendons impossible ce qui serait réalisable. »

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s